ILO VEYOU  :

 

 

<< La chanteuse a écrit ce disque le ventre rond, (premier enfant) avec cet état d'ouverture, de sur-vitalité, qui laisse affleurer l'hyper-sensibilité : un côté brut. Ainsi, dans le travail de studio, pas de reconstruction, de montage, de rajouts, mais un enregistrement de prises live en divers lieux, où les musiciens tous ensemble, sans clic ni casque, ont tenté de laisser surgir le miracle.>>

Citation EVENE

 

 


Je te propose ci-dessous un article "in-extenso" du Journal Du Dimanche (JDD) qui nous raconte joliment la chanteuse parce qu'il illustre assez bien mon sentiment :

Camille, je chante donc je suis

Drôle, divagante, mais aussi lucide et bosseuse, la chanteuse cultive sa voix et sa fantaisie comme exutoires face à un monde qui l'inquiète.

 

Avec Camille, on peut s’attendre à tout, jamais à n’importe quoi. Un soir de 2006, la chanteuse, encore inconnue, venait de rafler deux Victoires de la musique pour Le Fil, album construit autour d’une seule note, un si. En direct à la télé, apparut une bienheureuse qui galopait pieds nus sur scène, chantant d’une voix de soprano léger sans se refuser des graves déjantés. Absolument libre mais pas si folle, tout à son art lorsqu’elle battait le rythme sur sa poitrine pour en sortir plus d’harmonies encore. En place de remerciements, elle improvisa babils et scats diablement musicaux dans le micro de Michel Drucker, désarçonné.


Cinq ans et deux albums plus tard, Camille fascine toujours autant qu’elle bouscule. Ses éruptions vocales et acrobatiques ahurissent mais, c’est toute leur finesse, n’agressent pas. "On a tous un lien indestructible avec la voix. La lâcher et l’écouter sans la juger est très libérateur. J’aime ce plaisir, mais je crois aussi à l’acte politique, au fait de pouvoir dire voilà, j’ai cette envie sur scène, j’ai aussi ce droit dans la rue."


En cet automne, elle loue un atelier en banlieue nord de Paris. De prime abord, une cage à lapins moribonde, moulée dans le béton face à la Seine. Depuis un an, La Fabrique à rêves abrite plasticiens et théâtreux de tous bords, s’entoure d’herbes folles, sculptures détonantes, potagers, guinguettes. "Il y en a, des personnages, ici. Je suis l’une des seules musiciennes avec Klaus, un ancien du groupe Magma", glisse Camille. Où se cache la maison où elle berce Marius, l’enfant qu’elle a mis au monde cette année avec son arrangeur, Clément Ducol? "Pas loin. Je suis née dans ce coin et je m’y sens bien. Je crois au local. Faire face à ses origines dans un monde globalisé m’intéresse. Aimer son pays, c’est s’aimer soi."


"Eva Joly, Joly-Joly, tu plais à mon père, tu plais à ma mère!"


Dans Ilo Veyou, son quatrième disque, qui sort ces jours-ci, il y a justement La France, une valse persifleuse qu’elle entonne d’une voix tremblante à la Fréhel, raillant une contrée ne sachant plus faire que des photocopies. "Quand je chante ça, je cesse de haïr mon pays, je l’aime avec ses lourdeurs, c’est un exutoire." Lorsqu’elle s’est mise à gazouiller l’anglais sur Music-Hole, en 2007, Camille n’était-elle pas tentée par la patrie de ses idoles Michael Jackson et Bobby McFerrin? Mystérieuse et jamais loin de l’ironie, elle se défile en bonne jongleuse. "Oh, il se peut que j’aille vivre à l’étranger, cela dépendra qui gagne les élections!" Sa pirouette la conduit à admettre son malaise face à la primaire socialiste. "C’est bordélisant, je ne sais pas si j’irai voter." Et voilà que ses gammes la rattrapent : "Eva Joly, Joly-Joly, tu plais à mon père, tu plais à ma mère!"

 


Fille de profs de gauche - père "indigné" auteur en 2007 d’un pamphlet intitulé Lettre à la République (Hervé Dalmais, Le Grand Souffle), mère angliciste engagée contre le nucléaire – Camille dit le moins possible de son enfance. Du bout des lèvres, elle indique qu’elle a toujours chanté et qu’elle n’oubliera jamais ce concert de Ray Charles aux Arènes de Nîmes. Elle avait 7 ans.


À la maison, "le piano c’était Simon", son frère qui se lance dans le show-biz, en première partie de Camille. Avant les premiers cours de chant, le père "baryton martin à la Mc Cartney, et amateur passionné" avait déjà instillé le virus. "Il enregistre ces jours-ci avec ses potes." Il y a aussi Sonia, la sœur, organisatrice de concerts, complice pour dénicher ces lieux d’exception, abbayes ou chapelles, où Camille défend God’s Sound, un répertoire de cantates religieuses. "Rien de solennel, plutôt des chants de vie et de mort qui donnent de la force."


La force de supporter ce monde, de le réinventer aussi. Ta douleur, son premier tube, l’affirmait déjà au fil d’une mélodie limpide : "Si tu as mal là où t’as peur, tu n’as pas mal là où je chante!" Oui, chanter soulage, conjure, guérit. Ce constat est vieux comme le monde et comme les chants sacrés d’Hildegarde de Bingen, mystique du XIIe siècle. Sur Tout dit, Camille adresse une psalmodie pastorale à sa "sœur d’âme Hildegarde"."Pourquoi les adultes ne peuvent-ils pas parler seuls dans la rue et chanter à tue-tête? On parle de la folie de ceux qui s’expriment pendant que d’autres envoient du plutonium sur des zones sismiques. C’est ça être adulte ? Non, être responsable, ce n’est pas enterrer sa fantaisie.


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La crise "présente et annoncée" ne l’effarouche guère plus : "Ce sera l’occasion de se sortir les doigts du cul!" Pourtant, derrière ces éclats, la gravité ne s’évapore pas, elle s’apprivoise. "Il faut être positif mais je suis très préoccupée", admet l’artiste, favorable à la décroissance et à ces Mohicans qui survivent sans téléphone portable. "On utilise des technologies dont on ignore les tenants et les aboutissants. Qui a une idée de comment Internet marche? Je trouve ça anxiogène." Basée sur les voix a cappella, tendue vers la complicité et le live acoustique, sa musique colle à ses convictions. "La seule chose réelle, c’est l’instant. Je veux communiquer cette fragilité. On ne laisse pas assez sa place à la vie. En musique, on a tendance à dire que si c’est maîtrisé, les gens vont aimer. Je ne le crois pas."


Un jour de Fête de la musique, sous "les plafonds dorés du ministère de la Culture, dignes de Versailles", elle se souvient avoir interpellé tout fort Christine Albanel. "Je lui ai dit qu’il n’en coûterait rien d’inciter les gens à chanter, à danser. On entretient l’impression que tout coûte beaucoup l’argent, qu’il n’est de culture que professionnelle ou élitiste. Alors qu’il faut juste une impulsion!" Revenir à l’essentiel? Aucun souci pour cette bûcheuse invétérée, non fumeuse, grande buveuse d’eau. "Au boulot, c’est un robot", s’épate son compère chanteur et beatboxer issu du rap, Sly Johnson. "Elle pousse les limites avec autorité, douceur et humour aussi."


"Si je n’étais pas endurante, observe-t-elle, je n’aurais pas supporté les classes préparatoires. Khâgne, c’est émouvant par l’exigence, mais un peu sado-maso, cela manque de sensitif et de ludique." La chance de Camille aura été d’en sortir par Sciences-Po, qui a reconnu la création de son premier disque, Le Sac des filles (2002), comme un stage en entreprise. "On n’y développe pas la conscience politique mais, sûrement, l’art de passer partout." À condition de se faire entendre.


Alexis Campion - Le Journal du Dimanche  samedi 15 octobre 2011

 

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