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Article programmé

 


Je veux aujourd'hui partager avec toi la lecture de ce chapitre

du livre d'ERIC-EMMANUEL SCHMITT

 

MA VIE AVEC MOZART

 

Editions Albin Michel 2005  

(livre avec CD, des morceaux de musique de Mozart

illustrant chacun des chapitres)

 

 

Cher Mozart,

 

 

C'était hier.


Alors que la ville ployait sous le vent et la neige, tu m'as surpris au détour d'une rue. Les larmes que tu m'as arrachées m'ont réchauffé d'une façon essentielle, le visage autant que l'âme. J'en tremble encore .


      Noël avait jeté sur les trottoirs des centaines d'humains affolés à l'idée de manquer de cadeaux et de nourriture lors des festivités à venir. Les mains chargées de sacs qui formaient autour de moi une corolle multicolore, bruissante et enrubannée, j'avais l'impression d'avoir changé de siècle, de sexe et de porter une large crinoline Napoléon III dont le volumineux jupon contraignait les passants à sauter sur la chaussée lorsqu'ils me croisaient .


Sous un ciel bleu-noir, les flocons flottaient dans l'air du soir, suspendus, hésitants, alors que les vitrines se réchauffaient d'éclairages orangés . Accaparé par une frénésie d'achats, je courrais,les pieds gelés dans mes bottines humides, d'une boutique à l'autre, inquiet devant chaque caisse de me trouver à court d'argent, fier d'en avoir assez, me répétant vingt fois la liste de mes invités, pour m'assurer que chacun recevrait son présent, désamorçant les réactions de susceptibilité. Si l'on décernait un diplôme au meilleur dépensier de dernière minute, j'aurais pu postuler.

Une fois que mes sacs eurent englouti l'ultime cadeau nécessaire, je songeai à me réfugier dans un taxi pour rentrer et je trottai vers une station.

C'est là que tu intervins.


Une musique me fit pivoter : une chorale chantait .

 

Il y avait dans l'air quelque chose de probe, de recueilli qui m'immobilisa.


A cause de la neige, je ne pouvais poser mes paquets au sol par crainte que l'humidité ne les amollisse ; je demeurai donc debout, les bras chargés, les épaules lourdes, les paumes sciées, à me laisser pénétrer par le mystère qui envahissait l'espace .

Quelques secondes plus tard, les larmes jaillirent de mes paupières, violentes, chaudes, salées, sans que je puisse les essuyer.


Où étais-tu lorsque tu écrivis cela ? En quelle année ? en quel mois ?

En tout cas, grâce à toi je découvrais soudain où je me trouvais.

Je haussais la tête.

Noël au pied de la cathédrale ...

Je n'avais rien remarqué auparavant.


Autour de moi, les bâtisses du vieux Lyon s'écartaient devant le parvis de Saint-Jean. La façade gothique se dressait, haute, bienveillante, arrondie de rosaces, alanguie de guirlandes, poudrée de neige. Pendant les heures précédentes, je ne lui avais pas prêté attention car il n'y a rien à acheter dans une cathédrale ...

Sur les marches, réfugiés sous les ogives qui les protégeaient des flocons, les chanteurs, collés, anorak contre anorak, des glaçons en formation sous les narines, émettaient de la buée chaque fois qu'ils ouvraient la bouche. Je m'approchais et les voir redoubla ma surprise : était-il possible qu'un chant si beau sorte de ces faces sexagénaires, aux allures rustiques, à la peau rissolée, aux traits creusés par les années ?

D'une chorale de vieillards naissait une musique ronde, neuve, lisse comme un bébé qui sort du bain.


J'avisais la partition du chef : Ave, verum corpus de Wolfgang Amadeus Mozart .

Encore toi ?


Salut à toi, vrai corps

né de la Vierge Marie,

qui as vraiment souffert,

immolé sur la croix par les hommes.

Toi dont la côte percée

a versé du sang et de l'eau,

sois pour nous un avant-goût de ce qui adviendra par la mort .

 

 

Je levai les yeux vers les flèches, les gargouilles, l'enlacement des sculptures qui grimpaient jusqu'au clocher et ma vue se brouilla ... Noël ...

Tu me révélais que nous vivions un moment sacré. Au plein coeur de l'hiver, à la saison où l'on craint que les ténèbres ne l'emportent, que le froid ne nous fige dans une glace définitive, lorsque enfin, vers le 20 décembre, la lumière recommence à croître, les hommes de toutes les nations se réunissent pour fêter le solstice, la clarté timide, le regain de l'espoir. Les bougies que nous allions allumer aux fenêtres de nos maisons, elles annonceraient le printemps ; les feux où nous jetterions des pommes de pin, ils préfigureraient l'été .

 En même temps, tu disais " Ave verum corpus " : Tu attribuais un sens religieux à cet instant .

Religieux, je ne le suis guère .


Insistant, mélodieux, d'une douceur inexorable, tu me contraignais pourtant à un examen critique. Pourquoi fêtes-tu Noël ? me demandais-tu. Pourquoi dépenses-tu tant d'argent ? Les réponses arrivaient à ma conscience et me faisaient peur. Alors que je me croyais bon depuis le matin, je découvrais que j'étais surtout content de moi : j'effaçais l'égoïsme qui avait réglé mon comportement durant l'année, je compensais en cadeaux les intentions que je n'avais pas eues, les coups de téléphone que je n'avais pas rendus, les heures que je n'avais pas consacrées aux autres . Au lieu de rayonner de générosité, je m'achetais une tranquillité d'âme. Ma frénésie de dons n'avait rien d'évangélique : un placement précis pour m'acquérir une bonne réputation. Je ne souhaitais pas la paix, je ne désirais que la mienne.


Or tu me rappelais que nous fêtions la naissance d'un dieu qui parle d'amour ...

Alors, peu importe que j'y croie ou non, à ce dieu ; dans la mesure où je m'autorisais à fêter Noël, au moins devais-je célébrer l'amour...

J'avais compris.

À la fin du morceau, bien que pesant toujours aussi lourds dans mes paumes déchirées, mes paquets avaient un sens différent : ils étaient lestés d'amour.


Le choeur apaisé qu'avaient exhalé ces vétérans, il me désignait un monde dont je n'étais pas le centre mais dont l'humain est le centre. Il exprimait une attention des hommes pour les hommes, un souci quant à notre vulnérabilité, notre condition mortelle. Volà ce que disaient les tortues en bonnets de laine sous les portiques de Saint-Jean.

Dans la nuit obscure de l'hiver et de la chair, nous étions frères en fragilité. Tu me révèlais qu'il y avait un univers purement humain, établissant ses propres fêtes, ses règles, ses croyances, ses rendez-vous où les voix s'enlacent en harmonie pour délivrer une beauté qui ne peut naître que de l'accord, de l'entente, au prix d'une recherche commune, d'un but consenti, d'une émotion partagée... Surgissait un monde parallèle à la nature, celle-là même que le gel, le froid, la nuit pouvaient anéantir. Un univers inventé, le nôtre. Cet univers-là, par ta musique, tu le reflétais, tu le dessinais. Peut-être le créais-tu ?


À ce royaume - au-delà du christianisme et du judaïsme, indépendant des religions -, je voulais croire.


Aujourd'hui, je ne sais si Dieu ou Jésus existe. Mais tu m'as convaincu que l'Homme existe.


Ou mérite d'exister.

 

 

 

Tag(s) : #La Marmotte aime ....