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Article programmé

 

 

De Eric-Emmanuel SCHMITT

 

" MA VIE AVEC MOZART "

 

 

Cher Mozart,

 

 

Lorsqu'il écrit une messe, Mozart ne pense pas que Dieu est sourd .

À la différence des romantiques et des modernes, il ne rivalise pas avec le ciel en puissance sonore ni n'engage, pour s'en faire entendre, des choeurs et des orchestres autant fournis que l'armée chinoise .

 

D'ailleurs, lorsqu'il écrit une messe, Mozart ne suppose pas non plus que l'homme soit sourd.

Pourquoi Beethoven, Rossini, Verdi, Malher et tant d'autres deviennent-ils tonitruants dès qu'ils entrent dans une église ? Si on compare leurs oeuvres avec celles de Bach et  Mozart, il semblerait que le nombre de décibels soit inversement proportionnel à la foi de l'auteur. Les retentissants veulent nous convaincre, certes, mais d'abord se convaincre. Le bruit comme compensation du doute ?

 

L'homme de foi murmure en souriant, seul le prédicateur incertain s'époumone sur une estrade. Toi Mozart, tu crois en Dieu aussi naturellement que tu composes. Sans fracas, tu adores créér à l'occasion des cérémonies, qu'elles soient catholiques ou francs-maçonnes ; tu le fais à la demande, parfois spontanément, telle cette Messe en ut mineur, magnifique et inachevée, que tu as élaborée pour la guérison de Constance, ta femme. Là se trouve une page qui m'obsède :

" Et incarnatus est. "

Cet air-là m'accompagne depuis longtemps .

 

Lorsque je ne croyais pas en Dieu, je le goûtais en temps que musique pure, une des plus belle que je connaisse.

Déjà Dieu m'enchantait.

Maintenant que je crois, il figure ma foi, un chant qui s'élève vers le ciel, au-dessus de cette terre provoquant tant de larmes, un chant heureux, reconnaissant, pur, sans cesse renouvelé, un vol d'alouette dans l'azur .

Cette musique se rapproche d'une source, conduit à une tendresse originelle, une tendresse d'où tout vient, un amour profus, diffus, la tendresse du créateur.

 

Et incarnatus est. "Il est né" . La première chanteuse à l'entonner fut Constance, celle qui t'a donné tes fils, une mère humaine, comblée et épuisée qui s'émerveille devant l' enfant. Lors de ma période athée, je ne percevais que cela, cette gratitude, et c'était déjà beaucoup que ressentir cette joie.

 

Voilà, les paroles ont été murmurées, Et incarnatus est ; la musique peut naître. Il n'y aura plus de mots, mais un souffle, un souffle qui s'envole sur son élan.

Sous un léger tissu d'accompagnement, une dentelle fine de flûte et de hautbois, la voix se fait instrument à son tour, le plus souple toutefois, le plus long, le plus beau. Le timbre pur, appuyé,exalté, monte jusqu'à la voûte de la cathédrale avec une jubilation infinie .

 

Et incarnatus est. Voici le chant suave de l'adoration, une célébration de la vie. Inouï. Avec jubilation, la voix parcourt l'espace, et, ce faisant, s'enchante d'elle-même, s'entête, s'enivre. La jeune maman se révèle un peu pompette car que sont ces vocalises, sinon de l'ivresse ?

 

Quelque chose s'attarde, suspendu ... on ne sait plus quelles sont les limites de la voix qui s'envole, agile, infinie par sa coubure ; un jeu mouvant d'arabesques s'ajoutant les unes aux autres la déploie sans jamais en atteindre le bout, sans non plus qu'elle tombe dans les grands intervalles expressifs . Une idée de l'absolu .....

 

 L'enchantement dure et la métamorphose s'accomplit. Ce n'est plus une voix, ce sont des ailes. Ce n'est plus un souffle humain, c'est une brise harmonieuse qui nous emmène au-delà des nuages. Ce n'est plus une femme, ce sont toutes les femmes, les mères, les soeurs, les épouses, les amantes . Les mots et les identités perdent leur importance : tu célèbres le miracle de l'être.

 

" Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? " demandent les philosophes .

 

" Il y a ! " répond la musique.

 

Et incarnatus est .

 

 

 

 

 

Tag(s) : #La Marmotte se tait ...