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Cher Mozart,

L'autre soir j'ai rencontré un savant paléontologue qui avait eu l'occasion d'examiner ton crâne. Une fois qu'il m'eut convaincu que c'était vraiment le tien, retiré de la fosse commune et conservé pieusement depuis des siècles, son identité ayant été confirmé par des analyses d'ADN, je demandais avec curiosité :
- Alors, qu'a-t-il de différent, le cerveau de Mozart ?
- Rien de spécial à dire sur son cerveau. En revanche... non, je vais vous choquer ...
- Si, dites.
- Non, ça ne va pas vous plaire ...
- Dites.
- Eh bien, si vous aviez vu l'état de ses dents... une catastrophe !

Dans les minutes qui suivirent, je me suis isolé pour penser à toi. Non, ce n'était pas choquant, j'éprouvais le vertige.

(6 - Une petite musique de nuit - rondo allegro) . Comment pouvais-tu écrire cette musique légère, aérienne, fluide, aisée, avec un corps qui gémissait, des gencives qui te faisaient souffrir ?

Plusieurs fois en lisant des biographies j'avais constaté que, épuisé par les voyages et l'excès d'activité, tu avais consacré des mois, voire des années, à lutter contre des infections, des problèmes digestifs, des difficultés rénales, cependant on ne m'avait pas encore parlé de ta bouche ...

Me revient en tête une phrase de toi, prononcée en ta jeunesse :

" Il n'y a pas un jour où je ne pense à la mort. "

Cette réflexion jointe au délabrement de ton palais, voilà qui permet de donner un plus juste poids à ta joie. Loin de venir d'une ignorance, elle est connaissance du malheur, réaction au calvaire. Elle fleurit sur du purin. Une joie décidée, volontaire. Un exercice de joie.

Y a-t-il plus beau fondement à l'optimisme ?

Aujourd'hui,l'optimisme pâtit d'une mauvaise presse ; lorsqu'il ne passe pas pour de la bêtise, on le croit provoqué par l'absence de lucidité .

Dans certains milieux, on va jusqu'à décerner une prime d'intelligence au nihiliste, à celui qui crache sur l'existence, au clown sinistre qui expire "bof" d'une manière profonde, au boudeur qui radote : " de toute façon, tout va mal et ça finira mal ".

On néglige que l'optimiste et le pessimiste partent d'un constat identique : la douleur, le mal, la précarité de notre vigueur, la briéveté de nos jours. Tandis que le pessimiste consent à la mollesse, se rend complice du négatif, se noie sans résister, l'optimiste, par un coup de reins énergique, tente d'émerger, cherchant le chemin du salut.

Revenir à la surface, ce n'est pas se révéler "superficiel", mais remonter de profondeurs sombres pour se maintenir, sous le soleil de midi, d'une façon qui permet de respirer .

Non seulement je ne perçois pas l'intérêt pratique de la tristesse, mais je n'ai jamais compris l'avantage philosophique du pessimisme. Pourquoi soupirer si l'on a la force de savourer ? Quel bénéfice à communiquer son découragement, refiler sa lâcheté, oui, quel gain pour soi ou pour les autres ? Alors que nos corps transmettent la vie, faut-il que nos esprits procurent le contraire ? Si notre jouissance génère des enfants, pourquoi notre intellect, lui, engendrerait-il du néant ?

Il est sublime, le sourire de celui qui souffre ; elle est plus touchante, l'attention de l'agonisant ; elle est bouleversante la beauté du papillon ...

Rentrant à la maison, songeant à ta mâchoire meurtrie, j'ai eu le besoin d'écouter ta musique religieuse et elle m'a envoyé de nouvelles pensées.

Mozart, l'humanité a changé. Le monde s'est amélioré sans que nous en soyons conscients. Entre ton siècle et le mien, il n'y a pas que des différences technologiques : la vie que nous vivons n'est plus la même. Quoiqu'on meure toujours, on l'oublie presque car on traverse des existences longues, confortables. Toi, tu écris dans un temps où l'on endure le mal de la naissance au trépas, où la médecine, pauvre en médicaments, se montre impuissante à guérir autant qu'à soulager : les maladies emportent des êtres jeunes, les couples tels que le tien ou celui de tes parents sont obligés de donner naissance à sept enfants pour en voir subsister deux ... Un baron n'appelait-il pas tous ses nourrissons mâles Johan, sachant qu'un seul arriverait à l'âge adulte avec ce prénom ?

Pendant des millénaires, les médecins ont tué davantage qu'ils n'ont soigné ; en saignant leurs patients affaiblis, ils diminuaient leur résistance quand ils ne provoquaient pas une septicémie avec des instruments nos désinfectés .

A quoi servait la religion ? A vous apprendre à résister à la douleur, à l'accepter, à l'assimiler au cours de vos jours. Chaque messe débutait par : " Kyrie eleison, Christe eleison ", " Seigneur, prends pitié, Christ, prends pitié ". Ensuite retentissait " Laudamus te, benedicamus te, adoramus te ", " Nous te louons, nous te bénissons, nous t'adorons, nous te glorifions ". S'il nous est si facile de moquer cette foi passée et de suspecter son dolorisme, c'est parce que nous ignorons l'expérience qui la fondait, l'expérience quotidienne de la souffrance, du premier cri jusqu'au dernier, pour chacun, sur toute la terre.

Soudain, les paroles de tes messes me frappaient ; quoique tu ne les aies pas inventées puisqu'elles t'étaient imposées, je les recevais avec attention et commençais à deviner pourquoi tu aimais tant écrire des oeuvres religieuses. " Prends pitié, écoute-nous. " Voici que se précise le chant des créatures infirmes, malades ou malheureuses, un chant qui s'élève vers le ciel ...

Aujourd'hui on descend dans la rue pour se plaindre, on pose des bombes, on fait des procès, on s'attaque à l'Etat, aux puissants, aux industries ... Certainement a-t-on raison car beaucoup de maux humains dépendent des hommes ; en revanche, l'effet secondaire est qu'on grogne au lieu de prier, on rouspète plutôt que de méditer. Et on n'adore plus rien .

Allelluia ne se dit plus, maitenant ... Et exultavit, je n'en trouve pas l'équivalent moderne, à moins que ce ne soit ces râles enregistrés dans des studios de postsynchronisation lorsque l'on bruite les films pornographiques. On n'exulte plus, Mozart, on partouze, et l'on crie " Yeah... " dans l'intention de vendre le produit sur tous les marché.

Si l'homme désormais a relevé ses manches pour fabriquer son destin - ce qui est bien - il ne croit plus en lui. Résultat : un monde plus juste, plus sûr peut-être, mais un monde d'où nous excluons la douleur et la joie.

Toi, tu témoignes d'une sagesse autre : celle qui admet la souffrance sans pour autant tuer l'émerveillement, celle qui, pleurant les morts, célèbre néanmoins la vie.

Cette nuit, grâce à toi, je remontais vers cette source qui me faisait du bien, cette raison humble, cette sagesse qui consiste en l'amour du vrai, l'amour de la réalité telle qu'elle est.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ma_vie_avec_Mozart

En ce début de l'année 2012, réflexion sur l'optimisme avec Mozart et l'écrivain Eric-Emmanuel SCHMITT (art.réédité)
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