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Extrait des " Matins de France Culture "

<<  Elles étaient trois, trois femmes présentes à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo mercredi dernier, - (*mercredi 7 janvier 2015) - la journaliste Sigolène Vinson, la dessinatrice Corinne Rey dite Coco et la psychanalyste et psychiatre Elsa Cayat, qui tenait la rubrique « Charlie divan ». Si on pouvait accorder le moindre crédit à la parole du djihadiste qui a épargné Sigolène Vinson, en lui disant : « on tue pas les femmes, je t’épargne et puisque je t’épargne, tu liras le Coran», eh bien Elsa Cayat serait encore en vie. J’ignore si elle a dit son nom avant d’être abattue, mais il faut croire  qu’une femme ayant un nom à consonance juive et psychanalyste de surcroît ne méritait pas de rester en vie. De même, Clarissa Jean-Philippe, la jeune femme tuée à Montrouge par Amedy Coulibaly n’aura pas su qu’être policière municipale lui valait d’être assassinée. Etre une femme n’a pas compté à moins que ça n’ait aggravé son cas. Elsa et Clarissa cumulaient à elles deux ce à quoi s’attaquent les islamo-fascistes : les femmes, les juifs, les représentants de l’ordre public comme les autres massacres l’ont prouvé mais aussi  la liberté de vivre et de s’exprimer.

Je ne connaissais pas Elsa Cayat mais elle avait ce que n’ont pas tous les psychanalystes  et que j’apprécie par dessus tout : un style, une personnalité dont elle avait fait aussi son instrument de travail. Elle fumait, elle aimait boire, elle parlait fort, elle était vivante avec ses patients, elle n’idolâtrait ni dieu, ni maître mais reconnaissait que Freud et Lacan « ont dit des choses » comme le rapporte la romancière Alice Ferney dans La Croix du 12 janvier. Elle semblait s’être délivrée elle-même au maximum de ce qui nous entrave en se servant de tout ce que la culture - et pas seulement la psychanalyse – a pu lui apporter.  Ses patients et ses collègues témoignent qu’elle croyait que la psychanalyse libère. Ceux et celles qui entreprenaient ce voyage avec elle ont dû expérimenter ce que peut aussi avoir de douloureux ce qu’on appelle « la liberté d’expression », la sienne et celle des autres. Pas étonnant qu’ils aient apprécié ses encouragements chaleureux, ses rires, ses associations. Pas étonnant qu’elle ait aimé collaborer à Charlie Hebdo.
Car si l’humour n’a pas attendu Freud pour exister, c’est lui qui  a révélé la relation à l’inconscient du mot d’esprit (c’est le titre de son livre) au même titre que le lapsus, le rêve ou l’oubli d’un nom : il révèle ce qui nous n’osons pas dire ou ce que nous ne savons pas que nous savons. Il est paradoxal d’entendre vanter l’humour à la française alors que c’est dans les régimes où la censure politique et religieuse est la plus féroce que foisonnent les histoires drôles, les dessins, les caricatures, les jeux de mots  ultime résistance mais aussi ultime liberté pour ceux qui en sont privés. Le psychanalyste Jean-Pierre Winter écrit je cite « le rire qui est irrévérence, ironie, raillerie, moquerie est un moyen indestructible et insaisissable de défaire, ne serait-ce qu’un instant, des chaînes qui nous entravent et des autorités abusives »fdc. Dans une société démocratique, ces irrévérences ne sont pas censurées et c’est ce qui fait toute la différence. Si elles continuent d’exister, c’est d’un côté parce que la société n’atteint jamais l’idéal démocratique auquel elle prétend et de l’autre parce que nous avons besoin de résister individuellement à nos angoisses, nos inhibitions et nos symptômes. « Le rire » écrit encore Jean-Pierre Winter « est ce qui nous permet de faire l’économie de notre passivité à l’égard des tyrannies auto-générées qui nous habitent à notre insu qu’elle soit sexuelle, sociale ou créatrice » C’est dire qu’un psychanalyste sans humour est en quelque sorte un handicapé professionnel et qu’un analysant qui a de l’humour a de bonnes chances de s’en sortir.
 
Le plus difficile n’est pas de rire ensemble bien au contraire, ni même de rire de tout, mais d’accepter que d’autres rient de ce qui ne nous fait pas rire.
Pour y arriver, il faut admettre que le temps d’un rire, presque tous les interdits sont levés sans pour autant qu’on devienne délinquant. Le fanatique, lui, interdit tout aux autres, surtout de rire et même de vivre, ce qui le rend délinquant.
 

« Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » écrivait Voltaire en 1764 à l’article « fanatisme » de son dictionnaire philosophique portatif.

Dommage que le rire et la psychanalyse n’apportent pas de réponse mais c’est un bon début.  >>

L'auteur de cette chronique du 14 janvier 2015 est Caroline Eliacheff, fille de Françoise Giroud, et psychanalyste-pédopsychiatre

Tag(s) : #La Marmotte se souvient, #Marmotte ET Psychiatrie